Les lectures de Nymi

Jeudi 6 mai 2010 à 13:14

L’arrache-cœur
Boris Vian


 ~ Challenge ABC ~

Première publication en 1953

256 pages

 

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D'autres livres de Boris Vian :

L'écume des jours



Quatrième de couverture :

Voilà un coin de campagne où l’on a de drôle de façons… La foire aux vieux, par exemple. Curieuse institution ! On sait bien aussi que tous les enfant peuvent voler comme des oiseaux dès qu’ils étendent les bras – mais est-ce une raison suffisante pour les enfermer derrière des murs de plus en plus hauts, de plus en plus clos ? Le psychiatre Jacquemort se le demande – puis ne se le demande plus, car il a trop à faire avec la honte des autres, qui s’écoule dans un bien sale ruisseau.

Mais nous, qui restons sur la rive, nous voyons que Boris Vian décrit simplement notre monde. En prenant chacun de nos mots habituels au pied de la lettre, il nous révèle le monstrueux pays qui nous entoure, celui de nos désirs les plus implacables, où chaque amour cache une haine, où les hommes rêvent de navires, et les femmes de murailles.

 

 

 

J’ai trouvé ce réellement roman bouleversant, et surtout très troublant. L’histoire commence de façon anodine : Jacquemort arrive dans un village et vient s’installer tout naturellement chez Clémentine et Angel. Là où ça commence à paraître étrange, c’est que Clémentine accouche de trois petits garçons et a empêché son mari de la voir les deux derniers mois de la grossesse. Dès le début, on s’aperçoit qu’elle a un rapport très particulier avec ses fils, un rapport de possession malsain et presque effrayant.


Nous suivons Jacquemort, un psychiatre qui cherche à psychanalyser quelqu’un afin de se remplir de ses sentiments, de ses souvenirs afin de combler le vide en lui (à noter par ailleurs son prénom, ô combien révélateur…). Avec lui, nous découvrons un village bien étrange qui organise par exemple une foire aux vieux. Cette foire n’est ni plus ni moins qu’une vente d’esclaves dont le travail sera de subir les coups des villageois. La honte est un sentiment bien connu dans ce petit village, mais il fait partie des mots tabou à ne surtout pas prononcer et les villageois inventent un bien étrange système pour s’en débarrasser…

 

On découvre un curé bien particulier qui professe que Dieu est un luxe et qu’il n’est en aucun cas intéressé par le fait de faire pleuvoir ou d’aider les cultures des villageois à pousser.

 

Mais ce qui est le plus frappant, c’est que la violence est omniprésente dans ce village. On punit sévèrement les bestiaux des erreurs qu’ils peuvent commettre, on embauche des apprentis d’une dizaine d’années qu’on rue de coups et qu’on force à travailler sans interruption, on frappe les personnes âgées, on se bat, on se lance des pierres… Et toutes ces monstruosités, toutes ces absurdités qui révoltent le lecteur ne choquent que lui. Jacquemort est bien écœuré au début du roman, mais il ne le reste pas longtemps, et ce qui était pour lui une abomination au début devient une habitude par la suite.

 

Je crois que ce qui m’a le plus frappé, choquée même, c’est le comportement de Clémentine avec ses enfants. Boris Vian écrit de longs paragraphes dans lesquelles sont retranscrites les peurs de cette mère, peurs névrotiques et ainsi irraisonnée. C’est cette peur omniprésente qui la conduira jusqu’aux dernières extrémités, jusqu’à un seuil qu’on ne croyait pas possible de franchir, ô combien révélateur de l’amour égoïste qu’elle éprouve pour ses enfants. Et c’est avec ce prétendu amour qu’elle justifiera les horreurs qu’elle se sentira obligée de commettre, pour se prouver son amour pour eux, pour se prouver que jamais une mère n’a autant aimé ses enfants.

 

A travers ce roman, on sent bien la critique explicite de Boris Vian, son portrait de notre société. Il nous dresse un monde dans lequel chaque personne a, profondément enfoui en elle, une part de violence qui ne demande qu’à ressurgir et à faire preuve de cruauté. Un monde dans lequel on maltraite et où on rit des personnes âgées, un monde dans lequel on est violent avec les animaux et la nature, un monde dans lequel soit on frappe ses enfants, soit on les élève en cage. L’influence de la naissance récente de la psychanalyse se fait sentir très fortement, et pendant tout le roman, je me suis fait la réflexion que le personnage de Clémentine aurait été un très intéressant cas clinique.

 

En bref un roman dérangeant, très dérangeant même, mais qui a le mérite de décrire notre société sans prendre de gants, en accentuant simplement certains détails de notre quotidien afin de nous faire prendre conscience de tous ces vices que nous ne voyons même plus. Une nouvelle fois, un très bon livre de Boris Vian !



Quelques citations :

 

"Je suis vide. Je n’ai que gestes, réflexes, habitudes. Je veux  me remplir. C’est pourquoi je psychanalyse les gens. Mais mon tonneau est un tonneau des Danaïdes. Je n’assimile pas. Je leur prends leurs pensées, leurs complexes, leurs hésitations, et rien ne me reste. Je n’assimile pas ; ou j’assimile trop bien…, c’est la même chose. Bien sûr, je conserve des mots, des contenants, des étiquettes ; je connais les termes sous lesquels on range les passions, les émotions, mais je ne les éprouve pas."

 

"Ils me paient pour que j’aie des remords à leur place."

 

"C’est pas noir et c’est pas blanc et il n’y a pas de couleurs, juste rien. C’est un mur de rien."

Par pralinerie le Samedi 8 mai 2010 à 18:13
C'est effectivement un roman troublant... et magnifique !
Par Akkantha le Jeudi 17 juin 2010 à 16:41
Du Boris Vian comme on aime :)

J'aime bien ta critique, je te rejoins sur tous les points. Je pensais au début du roman qu'il ne pouvait pas y avoir pire que les villageois (foire aux vieux, violence, etc), et quand je vois Clémentine à la fin manger de la viande pourrie... ça m'a bien écoeurée. Mais le plus fort encore, c'est que malgré ça, j'ai trouvé ce livre magnifique.

Et la phrase dont je me souviendrais : "C'est une église, pas un arrosoir."
 

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